Ancêtres américains

L’Empire français d’Amérique

Les Français avaient découvert l’Amérique peu de temps après Christophe Colomb. Le corsaire dieppois Jean Ango sévit à Terre-Neuve dès 1506, et le Florentin Verrazano, envoyé par François Ier en direction de la Chine (!), explorait en 1523 la côte Est des futurs Etats-Unis. En 1534 Jacques Cartier, de Saint-Malo, prend possession du Canada baptisé la Nouvelle-France. Samuel de Champlain, le fondateur de Québec (1608), donne le coup d’envoi à la colonisation française; il conclut des accords avec les Indiens, Hurons et Algonquins, pour le commerce des fourrures, convainc le roi Louis XIII de favoriser le peuplement des nouveaux territoires. Des huguenots, des marchands, des paysans venus le plus souvent de l’Ouest de la France, s’établissent en Acadie et dans la vallée du Saint-Laurent. L’immigration reste pourtant faible jusqu’au milieu du siècle; à la naissance de Montréal en 1642, les Français canadiens ne sont que trois mille, alors que dix mille Hollandais et quarante mille Anglais peuplent déjà l’Amérique du Nord.

Le gouvernement de Louis XIV prend en main le développement de la Nouvelle-France, devenue en 1663 colonie de la Couronne. Pour contrer la puissance grandissante des Anglais, qui ont éliminé les Hollandais (la Nouvelle-Amsterdam est devenue New-York en 1663), et protéger les colons contre les incursions iroquoises, la métropole envoie en 1667 le régiment de Carignan, mille deux cent soldats dont beaucoup s’installent à demeure. Ces mêmes années voient arriver à Québec sept à huit cent filles à marier, transportées et dotées aux frais de l’Etat, les "Filles du roi". Leur fécondité assurera la survie démographique de la colonie : la moitié des actuels Québécois francophones en descendent.

Par les Grands Lacs, les pionniers français descendant vers le Sud atteignent la vallée de l’Ohio, débouchent sur le Mississipi, baptisé fleuve Colbert. Les Jésuites, installés depuis 1626, ont entrepris l’évangélisation systématique des Indiens de la région, les Illinois. Ils établissent des missions, dont la plus prospère sera celle de Kaskaskia, créée en 1698. En 1682, le rouennais Cavelier de la Salle descend le Mississipi jusqu’à la mer, prend possession pour le compte du roi de France d’un immense territoire (plus de deux millions de kilomètres carrés) : ce sera la Louisiane, en hommage à Louis XIV. Son neveu Philippe, le Régent, donnera son nom à la Nouvelle-Orléans, fondée en 1718.

Les colons français et leurs alliés Indiens, Hurons et Algonquins, se heurtent très tôt aux Anglais de la côte atlantique, aidés eux-mêmes par d’autres Indiens, les Iroquois. Après un siècle de rivalités commerciales, parfois brutales, les premiers affrontements armés se produisent en 1686, deux ans avant que la France et l’Angleterre n’ouvrent officiellement les hostilités sur le théâtre européen. Le traité de Ryswick (1697) qui met fin à la guerre dite de la Ligue d’Augsbourg, concède Terre-Neuve aux Anglais, mais reconnaît les droits de la France sur l’Acadie et la baie d’Hudson. La guerre de Succession d’Espagne (1702-1713) qui suit, désastreuse pour les Français dans le Vieux Monde, les voit paradoxalement remporter une série de succès dans le Nouveau. 1712 est l’apogée de l’Amérique française, un formidable empire qui s’étend de la baie d’Hudson au golfe du Mexique, le quart du Canada, plus du tiers des Etats-Unis actuels. Les défaites européennes de Louis XIV consacrent la perte de l’Acadie et de Terre-Neuve (reprise entre-temps), cédées à l’Angleterre par le traité d’Utrecht (1713). Légèrement amputée, la colonie reste immense : elle est presque vide d’hommes, handicap qui sera fatal à terme. En 1715, seulement 20.000 Français contre 350.000 Anglais. Trente cinq ans plus tard, la population française aura quadruplé (80.000 Français en 1750), mais les Anglais seront un million et demi... Le déséquilibre démographique aurait pu être compensé, partiellement, par une immigration des protestants français après la révocation de l’Edit de Nantes. Mais les communautés de Nouvelle-France étaient farouchement catholiques, et les huguenots qui traversèrent l’Atlantique rejoignirent les colonies anglaises où ils pouvaient pratiquer leur religion en paix.

L’arrivée de Jacques Beauvais à Montréal

Le 17 mai 1642, cinquante colons français conduits par Paul de Maisonneuve fondent au bord du Saint-Laurent, près des rapides de Lachine, un village en contrebas du Mont Royal; baptisé initialement Ville-Marie, il prend vite le nom de Montréal. La majorité sont des paysans bretons ou normands, débarqués l’année précédente en provenance de Dieppe et de la Rochelle : 44 recrues, dont 7 femmes et quatre enfants. Ils sont bientôt rejoints par des Indiens Algonquins et Hurons qui seront les premiers baptisés de Montréal.

En 1650, la situation de la colonie est devenue critique, menacée par les attaques des tribus iroquoises; les alliés Hurons, écrasés, se sont réfugiés à Québec. Maisonneuve retourne en France, en 1651, pour trouver du secours. Il y recrute une centaine d’hommes, et quelques femmes, qui s’embarquent à Saint-Nazaire sur le Saint-Nicolas-de-Nantes, le 20 juillet 1653. Ce renfort, parvenu à Ville-Marie au début de décembre, apporte le salut à la colonie; de ce moment date le véritable développement du bourg, puis de la ville de Montréal.

L’un des passagers du Saint-Nicolas-de-Nantes se nomme Jacques Beauvais, dit Saint-Gemme, natif d’Igé près de Mortagne... celui-ci trouve une épouse, aussitôt arrivé: Jeanne Soldé, venue de La Flèche peut-être par le même bateau. Les naissances se succèdent à une cadence normale pour l’époque: le fils aîné, Raphaël, né le 15 octobre 1654, aura au moins huit frères et sœurs sans compter quelques bébés morts prématurément. Il est néanmoins remarquable que sur neuf enfants, sept parviendront à l’âge du mariage; vitalité étonnante, constatée dans la plupart des familles canadiennes, qui contraste avec les hécatombes de nourrissons que connaissent alors beaucoup de foyers français métropolitains. Plus que la fécondité de ses habitants, c’est cette résistance physique, peut-être due au climat, qui explique l’essor démographique de la Nouvelle France.

Au recensement de 1663 la ville de Montréal compte déjà soixante quatorze propriétés. Le n° 53, celle de Jacques Beauvais, est une des plus vastes; bordant la rivière Saint-Pierre (comblée au XIX° siècle), elle occupe une surface de 23 hectares à l’emplacement délimité aujourd’hui par la rue William et le boulevard René Lévêque, le long de la rue Stanley, tout près de la Cathédrale Marie-Reine-du-Monde. Jean Cavelier, de Rouen, prêtre de St-Sulpice, occupe le n° 40. Son frère Robert, le célèbre sieur de la Salle, ne tardera pas à le rejoindre.

En 1683, Raphaël Beauvais épouse Elisabeth, la fille d’un maître d’armes établi à Montréal, Alexandre Turpin. C’était probablement l’un des soldats du régiment de Carignan-Salières envoyé en 1665 par le gouvernement de Louis XIV. Resté au Canada, il avait cette même année 1665 épousé Catherine Delor, d’origine inconnue, qui était peut-être une "Fille du roi" bien que son nom ne figure pas dans les répertoires dressés par les historiens. Catherine meurt en 1683; l’année suivante, Alexandre se remarie avec une des sœurs de Raphaël, Marie-Charlotte. De nouveau veuf, il convolera une deuxième fois en 1703. Ses trois mariages laisseront beaucoup d’enfants (au moins quatorze), dont les descendants sont encore très nombreux aux Etats-Unis. Une de ses filles, Marie-Madeleine, avait épousé le grand sculpteur québecois Noël Levasseur, l’auteur du célèbre retable des Ursulines de Québec.

Une mission jésuite en Illinois : Kaskaskia

Raphaël et Elisabeth auront onze enfants, tous nés à Montréal. Le fils aîné, Jean-Baptiste, décide de quitter le Canada pour l’Illinois que les descriptions des voyageurs présentent comme un Eldorado, couvert de fleurs et d’arbres fruitiers, et pourvu abondamment de ressources minières (ce qui est faux). "J’ose vous affirmer qu’il n’est pas possible de voir un meilleur, ni un plus beau pays", déclarait le Père Jésuite Charlevois. Attiré par le paradis promis, las peut-être des hivers canadiens, Jean-Baptiste Beauvais se met en route, sans doute en 1718 ou 1719. Pas tout seul, bien entendu; il fait partie d’un convoi, nombreux et armé contre les attaques indiennes.

La contrée des Illinois était depuis un siècle une chasse gardée des Jésuites. Apprenant les langues indiennes, ils s’étaient intégrés aux tribus où ils exerçaient les métiers de médecins et d’enseignants. Grands voyageurs, ils avaient exploré le vaste territoire délimité par les Grands Lacs, le Mississipi et le bassin de l’Ohio, et établi de nombreuses missions; l’illustre Père Marquette avait fondé en 1673 la première mission illinoise à Péoria, le grand village des Indiens Kaskaskias. Ces derniers, rejoints par des colons français, se sédentariseront, apprennant des Jésuites l’agriculture et l’élevage. Quelques années plus tard, en 1698, le village entier émigrera, Français et Indiens mêlés, pour fuir les raids iroquois. Ils s’installeront plus au sud, sur la rive gauche du Mississipi, près du confluent du Missouri. Ce sera la deuxième mission de Kaskaskia, baptisée l’Immaculée Conception, qui devient en 1718 la capitale de l’Illinois. C’est déjà une vraie ville avec ses quatre-vingt maisons, plusieurs centaines d’habitants.

Le groupe Beauvais atteint Kaskaskia après un trajet de plusieurs mois, en pirogues, sur rivières et lacs, entrecoupé de portages. Pour plus de sûreté, ils ont probablement suivi l’itinéraire le plus long, rejoint le Mississipi par les lacs Huron et Michigan pour contourner le territoire des Iroquois. Jean-Baptiste est accueilli par Pierre Dugué de Boisbriant, le gouverneur militaire de la région, qui commande le fort de Chartres situé à proximité. La France est alors en conflit avec l’Espagne; c’est la guerre dite de la Quadruple Alliance (1717-1720). A quelque temps de là, Kaskaskia manque d’être attaquée par les Espagnols, alliés aux Indiens Osages, de la famille des Sioux. Mais ceux-ci seront assez maladroits pour confondre tribus amies et ennemies... L’épisode est relaté par un historien américain, Stuart Brown, qui s’appuie sur le récit de Boisbriant:

Monsieur Boisbriant jouait aux cartes un samedi après-midi avec Saint-Gemme Beauvais, qui par la suite participa à l’expédition de Fort Duquesne et à la défaite de Braddock (c’est en réalité son fils, Pierre-Charles, qui participera à cette opération), et avec Langlois de l’Isle, qui quelques années plus tard devait périr brûlé, attaché au poteau avec d’Artaguette. La jeunesse s’amusait, dansait sur la grand place du quartier, surveillée par un Père du Collége des Jésuites, quand le tocsin résonna au poste de garde du Mississipi. Soyons sûrs que les soldats et les jeunes gens ne furent pas longs à quitter leur habit du dimanche pour enfiler leur veste de daim. Lorsque les couleuvrines furent chargées et les miliciens en ordre de bataille, parut une étrange équipée. Survinrent d’abord 60 guerriers Missouris armés de fusils, de sabres et de hachettes, chacun portant quelque chose qui ressemblait à une crosse, mais qui était un scalp accroché à une branche de saule. Puis apparut le vénérable Mérameck, chef des Missouris, monté sur un superbe rouan gris sellé à l’espagnole. Le père Bénat joignit ses mains, saisi d’une sainte horreur, et se mit précipitamment à dévider son chapelet; en effet, je frémis de le dire, à l’encolure du cheval pendait le Saint Calice, telle une clochette, tandis que le corps nu et peint de Merameck était ceint d’une chasuble. Il était suivi de ses guerriers, couverts de vêtements sacerdotaux. Mettant pied à terre dans le plus grand silence, ils s’assirent sur la place, et dirent: "Nous venons en amis, non en ennemis, O Chef". Le pain rompu et le calumet fumé, Boisbriant demanda: "Pourquoi viens-tu, Mérameck, et qu’apportes-tu ?"

Et Mérameck prononça ces paroles: il y a moins d’une demi-lune, nous venions de finir un jeûne de trois jours pour apaiser la colère du Manitou, quand un de nos jeunes guerriers accourut pour signaler qu’approchait une troupe venant de Santa Fe, conduite par des éclaireurs Comanches. Nous vîmes bientôt arriver un capitaine à la face jaune et à la chevelure noire comme la nuit, suivi par soixante-dix cavaliers. Nous les reçûmes avec hospitalité; le Manitou ouvrit leurs lèvres pour nous dire qu’ils étaient des Espagnols, venus des montagnes du sud, après un long et dur voyage, pour attaquer Kaskaskia. Le Manitou leur fit croire que nous étions des Osages, et - miracle des miracles - ils nous prièrent comme Osages, qui sont, tu le sais, nos plus mortels ennemis, d’attaquer et de massacrer les Missouris - c’est-à-dire nous mêmes - sachant bien que les Missouris n’auraient pas permis qu’on vous fit du tort. Nous promîmes de les aider. Alors ils nous donnèrent 500 mousquets, des sabres et des hachettes. Nous leur demandâmes trois jours pour rassembler nos guerriers, et, à l’aube du second jour, nous attaquâmes ces perfides et les tuâmes tous, sauf une robe noire qui fut épargnée car il était habillé en femme, et non pas en guerrier. Nous vous apportons, ô Chef, ce cheval, et ces ornements que nous ne saurions utiliser, pour les échanger contre des marchandises.

En 1725, Boisbriant, nommé gouverneur de la Louisiane, part pour la Nouvelle-Orléans. Cette même année, le 4 Juin, Jean-Baptiste Beauvais épouse Marie-Louise, la fille aînée de François Lacroix, arrivée un an auparavant du Canada avec ses parents et ses trois sœurs. Les Lacroix, originaires d'Estouteville près de Rouen, étaient depuis les années 1660 établis sur la côte de Beaupré, non loin de Québec. La mère de François Lacroix, Anne Gasnier, appartenait à une famille québecoise très prolifique dont les rejetons ont beaucoup contribué au peuplement du Canada français...

Les colons de Kaskaskia s’enrichissent vite, grâce au commerce des fourrures (l’Illinois est le point de passage obligé entre le Canada et la Nouvelle-Orléans), mais aussi aux produits de la terre; le gouvernement leur offre de grandes exploitations comme ce terrain de 5 arpents, sis à Saint-Philippe, accordé à François Lacroix le 24 mars 1736. Au printemps de 1739, Raphaël Beauvais - venu rejoindre son frère aîné à Kaskaskia - entreprend, aidé de seize hommes, de convoyer 77 têtes de bétail jusqu’au fort Saint-François, à deux cents kilomètres en aval du Mississipi. La main d’œuvre des grands propriétaires de Kaskaskia provient des tribus voisines, les Illinois, les Miamis, les Osages. Ces Indiens qui cultivent le blé, élèvent bovins, porcs et volailles, sont des travailleurs libres; l’esclavage existe pourtant en Illinois, depuis l’arrivée, en 1721, d’un contingent de cinq cents Noirs de Saint-Domingue.

La côte allemande de Louisiane

A mille kilomètres au sud, près de l’embouchure du Mississipi, se trouvait la troisième et la plus récente des colonies françaises d’Amérique. Découverte en 1682 par Robert Cavelier de la Salle, la Louisiane n’avait pas d’abord suscité l’enthousiasme de Versailles. Ne pensant qu’au commerce de fourrures, Louis XIV estimait inutile "une entreprise qui n’aboutit qu’à diminuer les revenus du castor". Il faut attendre la Régence et John Law, pour que la basse vallée du Mississipi prenne son essor. En 1718, Law crée la Compagnie d’Occident, future Compagnie des Indes, qui s’engage à envoyer en Louisiane 6000 colons blancs... et 3000 esclaves noirs. La Nouvelle-Orléans est fondée la même année. Les volontaires ne sont pas assez nombreux, et pour respecter ses engagements, la Compagnie pratique l’émigration forcée. La colonie se peuple de condamnés de droit commun, de vagabonds et de filles de joie; de ce temps date la réputation d’immoralité attachée à la Louisiane, aujourd’hui encore objet de fantasme dans l’esprit des Américains... Dans un but d’éducation, la France envoie en 1727 neuf Ursulines originaires de Normandie qui fondent un couvent à la Nouvelle-Orléans, prennent en charge l’hôpital et l’école. Pendant plusieurs générations, elles enseigneront les bonnes manières aux filles des planteurs.

Les nouveaux arrivants s’établissent sur les rives du Mississipi, entre Natchez et la Nouvelle-Orléans. Les grandes plantations se succèdent le long du fleuve; on y cultive le tabac, le coton, le riz, l’indigo (la canne à sucre sera importée des Antilles vers le milieu du siècle). Tous ces propriétaires possèdent des esclaves, y compris les Jésuites et le couvent des Ursulines. Entre Pointe-Coupée (fondée vers 1720) et la Nouvelle-Orléans, se situe la "côte allemande", ainsi nommée en raison de l’arrivée massive de colons allemands, lorrains ou alsaciens. En 1723 s’y installe avec sa femme un médecin venu de Cologne, Jean-Baptiste Frédéric dit Léonard. Leur fille Marie-Catherine naît l’année suivante sur la concession de Cannes Brûlées. Elle épousera en 1743 un autre allemand, Louis Riché, né près de Trêves, arrivé avec son frère en Louisiane vers 1735 et établi à Cannes Brûlées.

Charles Beauvais, marchand et planteur du Mississipi

Depuis l’arrivée de Jean-Baptiste Beauvais, Kaskaskia s’est agrandie. Elle rassemble au milieu du siècle un millier d’habitants, colons, Indiens, Noirs, ou métis: sur 21 enfants baptisés à Kaskaskia entre 1701 et 1731, 18 étaient de mère indienne et de père français... Raphaël Beauvais, le frère cadet de Jean-Baptiste, épousera en deuxièmes noces une Indienne nommée Marie-Françoise.

La fertilité des ses terres, sa position commerciale stratégique entre la Canada et la Louisiane, ont rendu la ville prospère, et quelques familles - dont les Beauvais - sont fort aisées, propriétaires de nombreux esclaves. La pierre et la brique ont remplacé le bois dans la construction des maisons. Cette richesse excite les jalousies des voyageurs - anglais ou français - qui décrivent les Kaskaskiens comme "paresseux, imprévoyants et incultes, plus intéressés à la chasse et au bavardage qu’au travail". Le clergé fait chorus, déplore l’indifférence religieuse et l’absence de moralité. L’insouciance de ses paroissiens s’explique assez par l’insécurité de leur existence, sous la menace permanente des Indiens; qui plus est, les anciennes tribus amies tendent à se rallier aux Anglais qui achètent leurs fourrures à des prix plus élevés. Les Miamis se sont révoltés en 1747, projetant le massacre de tous les Français pour installer à leur place les trafiquants anglais; la garnison du fort de Chartres, abandonné, a dû se réfugier à Kaskaskia. La chronique de l’époque rapporte l’enlèvement par les Indiens d’un des fils de Jean-Baptiste Beauvais, finalement libéré après de longues tractations...

En avril 1754, deux ans avant le conflit européen, la guerre éclate contre les Anglais; sept cents Français et Indiens s’emparent d’un fort en construction sur le haut Ohio, baptisé Fort Duquesne. Le commandant anglais, qui n’est autre que Georges Washington, est battu et fait prisonnier par les troupes françaises le 4 juillet. L’année suivante, une expédition du général anglais Braddock contre Fort Duquesne tombe dans une embuscade franco-indienne à laquelle participe Charles Beauvais, le fils aîné de Jean-Baptiste, sous la conduite de Charles de Langlade; les Anglais comptent cent soixante-quatorze morts, les Français ne perdent que trente hommes dont vingt-sept Indiens.

L’Amérique française, défendue par ses quatre-vingt-dix mille habitants, était convoitée par un peuple vingt fois plus nombreux. Le gouvernement de William Pitt dépensera 80 millions de livres pour chasser les Français d’Amérique, 25 fois plus que le roi de France pour s’y maintenir; la suite était inéluctable.

Les deux premières années de la guerre sont désastreuses pour les Anglais qui subissent, infligées par Montcalm, de sévères défaites dans la région des Lacs. Mais les 20000 soldats de renfort débarqués en 1758 font pencher la balance en leur faveur. En novembre, Fort Duquesne est pris sans un coup de fusil par dix-mille Anglais; les 400 Français du commandant de Lignères s’étaient enfui avec leurs alliés Indiens. La citadelle deviendra Fort Pitt, puis Pittsburgh. Le 18 septembre 1759, Québec est pris par le général Wolfe, après un siège de quatre mois où Montcalm est tué. Montréal capitulera l’année d’après.

La paix est signée à Paris, en 1763. La France perd la totalité de son empire américain. Elle renonce définitivement à l’Acadie, perd le Canada et tout l’ouest du Mississipi. La Louisiane - l’immense territoire entre le Mississipi et les Rocheuses, y compris la Nouvelle-Orléans - est secrètement cédée à l’Espagne, pour compenser la perte de la Floride. Six mille Acadiens, refusant l’allégeance au roi d’Angleterre, sont déportés dans les colonies britanniques: c’est le "Grand Dérangement", qui conduira finalement de nombreux émigrants en Louisiane où ils seront les Cajuns.

Les Anglais attendent deux années pour occuper Kaskaskia et sa région. Le fort de Chartres sera le dernier bastion d’Amérique du Nord où flottera le drapeau français, grâce à Pontiac, le chef des Ottawas, qui résiste jusqu’en 1765. Quand les Anglais pénètrent dans Kaskaskia, la ville est aux trois quarts vide; Français et Indiens ont émigré sur la rive droite du Mississipi, dans ce qu’ils croient être encore territoire français. Les Jésuites, expulsés du royaume, avaient deux ans auparavant abandonné leur propriété et leurs soixante-huit esclaves. Comme beaucoup de colons, les Beauvais se sont réfugiés à Sainte-Geneviève, dans l’Etat actuel du Missouri. Jean-Baptiste, âgé de 67 ans, et son frère Raphaël s’y retrouvent avec leurs femmes, leurs enfants et petits-enfants. Charles est marié depuis 1761; sa femme Marie-Françoise Riché est déjà mère de deux enfants, premiers d’une longue série. Quatorze suivront; leur dernière fille sera simplement prénommée - plus exactement numérotée - Seizième... elle sera la marraine d’Adèle Laurans.

Le patrimoine familial a été considérablement affecté par la perte des propriétés de Kaskaskia. Mais les Beauvais, dans le Missouri, refont rapidement fortune. Avec la baisse des coûts de transport, la guerre finie, le négoce est devenu extrêmement rentable d’autant plus que le danger indien a disparu: les tribus hostiles sont de l’autre côté du Mississipi. Charles et les siens habiteront Sainte-Geneviève, sous l’administration espagnole, pendant une douzaine d’années. En 1777 ou 1778, toute la famille refait ses bagages et descend le fleuve jusqu’à Pointe-Coupée, la ville natale de Marie-Françoise. Celle-ci y retrouve ses frères et ses sœurs, établis dans les grandes plantations de basse Louisiane et alliés aux familles notables du cru, les Porché, Bourgeat, Armant. Les Beauvais s’installent au bord du Mississipi et prennent place dans cette société mondaine et aristocratique. Madame tient salon, pendant que son mari dirige la plantation, véritable entreprise avec ses intendants, ses comptables, ses travailleurs qualifiés et ses esclaves. La principale production est celle du coton, mais la soie et le tabac sont également cultivés (la canne à sucre, future spécialité de la Louisiane, ne sera introduite à grande échelle qu’en 1796). Une mésaventure fâcheuse survient en 1791: la plantation des Beauvais est inondée par une des redoutables crues du fleuve, changeant inopinément de lit. Aussitôt joue la solidarité entre planteurs; un voisin, Jean-Pierre Ledoux, leur cède pour un prix symbolique une de ses propriétés.

En 1803, la Louisiane est vendue aux Etats-Unis, par Napoléon qui l’avait reprise à l’Espagne au traité de San Ildefonso (1800). Charles Beauvais meurt octogénaire trois ans plus tard. Prévoyant, il avait dès 1785 fait un testament qui nous est parvenu: "Au nom de Dieu notre Seigneur tout puissant et de la Santissime Vierge Marie sa mère, que tous ceux qui verront cet écrit sachent que moy Charles Beauvais habitant en ce Poste de la Pointe-Coupée, natif des Kaskakias aux Ilinois [...] je désire faire mon testament ". Ayant recommandé son âme à Dieu, donné "5 piastres aux pauvres de cette Paroisse et autant à l’Eglise", il déclare avoir "donné conjointement avec mon Epouse la liberté à la mulatresse nommée Françoise qui a été vendue douze cent piastres, laquelle mulatresse provenoit des biens de mon épouse". Son dernier legs est une petite Noire destinée au futur ménage de sa fille:"Ma volonté est qu’il soit donné en avancement d’hoire à ma fille aînée Constance la négresse nommée Marinette pour le prix de deux cens soixante trois piastres si elle veut l’accepter lorsqu’elle s’établira...". Le manuscrit est co-signé par ses beaux-frères Frédéric et Louis Riché, ainsi que par Joseph Bourgeat, nommé exécuteur testamentaire; ce dernier était l’époux de sa belle-sœur, Marguerite Riché.

Les seize enfants Beauvais

Quand Charles Beauvais rédige son testament en janvier 1785, la famille compte déjà huit enfants (trois étaient morts en bas âge). Quatre garçons: Jean-Baptiste, le fils aîné, dit Beauvais, Augustin dit Saint-Gemme, Raphaël et Arnaud; quatre filles Constance, Julie, Thérèse et Marie-Louise dite Chalinette. Cinq autres filles naîtront par la suite, dont Marie-Julie, en 1786, qui sera la grand-mère d’Alphonse I Lavallée. Celle-ci, après son mariage (à quatorze ans !) avec Pierre Laurans, habitera Pointe-Coupée, puis la Nouvelle-Orléans, avant de se fixer à Paris en 1828, pour se rapprocher de ses filles. Elle décédera boulevard Montmartre en 1854.

La plupart de ses frères et sœurs feront souche en Louisiane, où vivent encore aujourd’hui beaucoup de leurs descendants. Jean-Baptiste, planteur à Pointe-Coupée, épousera Suzanne Ozenne, dont le grand-père était venu en Amérique vers 1725, comme tonnelier de la Compagnie des Indes. Les ascendants maternels de Suzanne, les Decuir, étaient d’anciens mineurs, originaires du Hainaut belge. Ils s’étaient établis à Pointe-Coupée en 1720, avec les tous premiers colons de la région, et y avaient rapidement fait fortune.

Arnaud, le fils cadet, sera le plus illustre représentant de la famille Beauvais, nommé gouverneur et président du Sénat de Louisiane en 1829. Sa femme Delphine était la fille du général Labatut qui s’illustrera avec Andrew Jackson à la bataille de la Nouvelle-Orléans, pendant la guerre anglo-américaine (1814).

Les filles Beauvais feront également de beaux mariages, s’unissant aux riches planteurs de Pointe-Coupée et de ses environs: Marie-Thérèse épousera son cousin Martin Bourgeat, le fils de sa tante Marguerite Riché. Sa sœur Louise se mariera trois fois; son deuxième époux, Antoine, était le frère de Marguerite Decuir, la belle-mère de Jean-Baptiste Beauvais. Antoine Decuir était un très grand propriétaire, possédant plusieurs plantations et plus de 200 esclaves.

Pierre Laurans

Le père de Pierre Laurans exerçait comme ses ancêtres le métier de laboureur au lieu des Matelins, dans la paroisse d’Huré près de la Réole (Gironde); il avait une certaine fortune, ce qui permettra à son fils, dans le Nouveau Monde, de disposer d’un capital de départ. Sa femme Marie Laville, fille d’un laboureur de Meilhan, lui donnera sept enfants; Pierre, né en 1770, sera le dernier. Son frère aîné Guillaume, marié à Anne Castets, est le père de Jean Laurans qui rejoindra son oncle en Louisiane, en 1824, et y fera souche; trois de ses fils seront tués dans les rangs sudistes pendant la guerre de Sécession.

Léonard meurt en 1794, laissant à son fils aîné la possession du domaine. Quelques années plus tard, Pierre, à près de trente ans, décide de s’embarquer pour l’Amérique, pour des raisons que nous ignorons; la région de Bordeaux, premier port français du commerce colonial, était parcourue par les voyageurs revenus des Antilles ou de Louisiane; leurs récits ont pu persuader le jeune Laurans qu’il y avait, là-bas, des fortunes à faire.

Pierre débarque à la Nouvelle-Orléans à une date inconnue, peu avant 1800. On peut supposer, le connaissant, qu’il n’arrive pas sans argent ni de solides garanties. Sans doute a-t-il un contact, quelque commerçant rencontré en Guyenne dont il devient l’associé? Il ne tarde pas, en tout cas, à se faire une place parmi les négociants louisianais, achetant leur production aux planteurs du Mississipi. C’est ainsi qu’il entre en relations avec la famille Beauvais, établie à la Pointe-Coupée avec ses nombreux enfants... dont quelques filles à marier. Pierre jette son dévolu sur la plus jeune, Marie-Julie, bien qu’elle n’ait que quatorze ans. Mais comme on le sait, les créoles étaient précoces. Le contrat de mariage est signé le 18 novembre 1800, le marié apportant 5.500 piastres "en argent et marchandises". C’est une grosse somme, qui montre combien les affaires de Pierre Laurans, en peu de temps, étaient devenues rentables. La dot de Julie Beauvais, estimée à 1.100 piastres, est constituée pour l’essentiel, outre diverses pièces de mobilier, de deux esclaves: "Nancy, négresse de 28 ans, et une petite négrillonne, Ursule, âgée de 4 ans".

Le ménage Laurans s’installe à Pointe-Coupée, sur la propriété du beau-père. Ils auront bientôt leur propre demeure, située au bord du Mississipi, à côté de celle d’Arnaud, le frère d’Adèle. Leurs quatre enfants y naîtront: Adèle en 1803, Louise en 1806, Guillaume dit plus tard William, en 1808, et Adeline en 1810. Pierre apprend vite les secrets du métier de planteur. Son patrimoine s’agrandit: 4.000 arpents sur le Bayou Bœuf achetés à la famille Beauvais, 800 acres à Fausse Rivière... il n’a pas perdu le sens des affaires: un terrain, acheté en 1804 à Jacques Vignes (témoin à son mariage) pour 2100 piastres, est revendu le double deux ans plus tard. En 1810, Pierre Laurans est possesseur de 43 esclaves; l’un d’eux sera cédé pour la somme minime de soixante piastres "et douze centimes et demi". Il est vrai qu’il s’agissait "d’un nègre de 40 ans, en mauvaise santé, sortant de prison"...

Après la naissance, en 1810, de leur dernière fille, les Laurans quittent Pointe-Coupée pour La Nouvelle-Orléans où ils habiteront quelque temps au 31 de la rue Magasin: la dernière mention date de 1824. Pierre fera par la suite plusieurs voyages en France, avant de s’y fixer définitivement dans les années 1830. Il prendra une part prépondérante dans le financement de l’Ecole Centrale fondée par son gendre, à la création en 1829, puis lors de la crise du choléra en 1832. Peu après, sa fille Adèle le décidera à s’installer à Paris où sa femme habitait depuis quelques années déjà. Logé d’abord à l'Hôtel de Juigné, dans les locaux de l’Ecole, il déménage par la suite dans le quartier du Château d'Eau, jouant les grands-pères gâteau. Ses cadeaux ne manquaient pas d’originalité: des oursons, qui, devenus grands, s’échapperont en semant la terreur dans le quartier, des serpents à sonnettes qu’il avait rapportés d’Amérique après les avoir rendus inoffensifs en leur arrachant les dents... Pierre, mort en 1846, sera enterré au Père Lachaise. Sur sa tombe - devenue le caveau familial des Lavallée - on inscrira la mention "citoyen des Etats Unis d’Amérique"; la Louisiane était en effet entrée dans l’Union depuis 1812.

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