Charles Didion, un pionnier du chemin de fer français

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Premiers succès scolaires

Charles Didion naît à Charmes (Vosges) le 30 Janvier 1803. Ses brillants résultats à l’école élémentaire décident ses parents à lui faire poursuivre ses études, abandonnant l’idée de le voir reprendre le commerce paternel. La petite ville n’offrant pas les ressources nécessaires, Charles, à quatorze ans, est envoyé à Nancy, qui n’est qu’à une trentaine de kilomètres. Un ami de la famille, Georges Roussel - qui deviendra son beau-frère - y est justement professeur, dans un pensionnat catholique tenue par un abbé Pillard. Charles aidé de sa mère convainc son père de l’y inscrire de préférence au lycée, plus économique mais qui "serait ma prison" . Les cours à la pension Pillard sont efficaces; à seize ans, il est reçu bachelier ès lettres et l’année suivante, prépare le concours de l’Ecole Polytechnique avec deux de ses camarades, ce qui l’inquiète un peu: "Nous ne pouvons guère être reçus tous les trois, Vilatte est sûr de son admission. Sigot a 19 ans et sera reçu avant moi qui n’en ai que dix-sept...", écrit-il naïvement à son ami Roussel. Malgré son pronostic, ils sont tous trois reçus (octobre 1820), Charles quatorzième sur 75 élèves, devant ses deux amis !

Polytechnique

La scolarité à l’X n’est pas gratuite à cette époque; Charles n’ayant pu obtenir une des rares bourses offertes, la famille Didion continue à supporter la lourde charge de son entretien, et des droits universitaires qui ne sont pas négligeables. Pendant les premiers mois de "noviciat" (on ne disait pas encore bizutage), il fait connaissance de ses anciens de la promotion 1819 : l’un d’eux, Paulin Talabot, devenu son ami, tiendra une place importante dans sa vie professionnelle.

Charles s’est vite adapté au rythme de l’Ecole ; dès la fin de la première année, il est major de sa promotion et à l’en croire, sans forcer son talent: "... il y a plus de la moitié des élèves, écrit-il, qui ne se couchent qu’à une heure ou minuit. Et moi, qui travaille quatre fois plus qu’à Nancy, je suis ici une espèce de paresseux..." Sa deuxième année est tout aussi brillante, et Charles s’apprête à passer l’examen de sortie. Mais c’est, en France, la période où se réveillent les mouvements d’opposition au régime de Louis XVIII. Républicains et bonapartistes s’agitent, créent des sociétés secrètes inspirées des carbonari italiens : le complot des 4 sergents de la Rochelle est découvert en mars 1822 (ils seront exécutés le 5 octobre). L’esprit frondeur gagne Polytechnique qui restera longtemps un foyer d’idées révolutionnaires (on le verra en 1830 et en 1848). Au mois de juin Charles Didion est surpris distribuant un tract subversif: il est, malgré son rang à l’Ecole, envoyé 17 jours au donjon de Vincennes. Ce handicap ne l’empêche pas de réussir brillamment ses examens et de sortir premier, optant pour l’école des Ponts-et-Chaussées dont il suit trois ans les cours avant d’être, en 1825, nommé à Niort au grade d’ingénieur ordinaire.

Conversion au saint-simonisme

Les travaux à exécuter dans les Deux-Sèvres sont peu importants, les crédits réduits; la construction d’un petit barrage et d’une écluse n’enthousiasment guère Charles, et la société niortaise n’a rien pour dissiper son ennui: "Je trouve cette vie excellente pour un homme de quarante ans; j’ai le sang trop actif pour ne pas quelquefois la trouver un peu monotone" . Aussi accueille-t-il avec soulagement son affectation en 1828 à Decize (Nièvre), pour participer à la construction du canal latéral de la Loire. Il y retrouve son camarade Talabot entouré d’autres polytechniciens fervents comme lui des idées saint-simoniennes. Didion est séduit à son tour par ce socialisme "scientifique" vingt ans avant Marx ; il en sera un temps militant actif, lui restera attaché sa vie durant tout en désapprouvant par la suite les excès de ses adeptes.

Inventé par le comte de Saint-Simon, mort en 1825, cousin du mémorialiste et auteur du Catéchisme des industriels, le saint-simonisme visait à créer un nouvel ordre social fondé sur la science et l’industrie, remplaçant le catholicisme de l’ancien régime. Nationalisation des ressources, égalité des sexes faisaient partie de leur programme. Le chef du mouvement, Prosper Enfantin (X 1813), menait à cette époque (1827-1830) une propagande soutenue auprès des polytechniciens."Il faut, écrivait-il, que l’Ecole polytechnique soit le canal par lequel nos idées se répandront dans la société" . A la fin de 1829, le mouvement saint-simonien est devenu une véritable secte religieuse, ayant à sa tête deux polytechniciens, Enfantin et Bazard, "Pères suprêmes, tabernacle de la Loi vivante". Six X (dont Talabot) figurent dans un clergé composé de seize membres, les simples fidèles comme Charles Didion se répartissent selon leur niveau de conscience saint-simonienne entre "deuxième degré", "troisième degré" et "degré préparatoire". La nouvelle Eglise prendra de l’importance après la révolution de juillet à laquelle elle avait, par la diffusion de sa doctrine, largement contribué; fin 1830, elle comptera près de 40.000 adhérents.

L’euphorie des premiers chemins de fer

En 1832, Charles est appelé à Nîmes par Talabot qui achève de creuser le canal d’Aigues-Mortes à Beaucaire; le chantier terminé, les deux amis se passionnent pour un nouveau projet, la construction d’une voie ferrée reliant Alès à Beaucaire. La création d’un chemin de fer était une des grandes idées des saint-simoniens, dont la doctrine reposait sur le développement des moyens de communication; son engagement dans la nouvelle secte avait mis Charles Didion en relation avec ceux de ses adeptes qui allaient être avec Paulin Talabot les promoteurs du chemin de fer français: Enfantin, Transon, Fournel, les banquiers Pereire et Arlès. Le journal le Globe, racheté par les saint-simoniens en 1830, pressait le Gouvernement de Louis-Philippe de créer "l’isthme français", de réaliser "la communion des peuples" par le rail.

Le réseau français était alors dans les limbes : à peine 50 kilomètres de voies autour de Saint-Etienne, uniquement destinées au transport du charbon. Dans le reste du monde (c’est-à-dire Angleterre et Etats-Unis), moins de cent quarante kilomètres en tout. Le Gouvernement français décide, malgré l’opposition de Thiers, de se lancer dans l’aventure, et approuve, par la loi du 29 juin 1833, l’adjudication de la ligne Alès-Beaucaire au profit de MM. Talabot, Veaute, Abric et Mourier. La nouvelle ligne permettra la diffusion dans tout le Midi de la houille et du minerai de fer du bassin d’Alès, en divisant par trois le coût du transport. Malgré ces riantes perspectives les capitaux ne sont pas faciles à obtenir, faute d’un soutien de l’Etat. Talabot parvient cependant à intéresser à l’entreprise des maisons de commerce locales, dont une banque de Marseille : la firme de Joseph Ricard qui deviendra plus tard le beau-père de Charles Didion. Ce n’est que quatre ans après, le 27 juillet 1837, que se constitue la société des mines de la Grand’Combe et des chemins de fer du Gard; Joseph Ricard et d’autres banquiers font partie du conseil d’administration avec les frères Talabot, Veaute, Abric et Mourier, les entrepreneurs du début. Du coup, les concours affluent: le baron James de Rothschild apporte des capitaux, et l’Etat, enfin, accorde son aide sous forme d’un prêt remboursable en charbon à fournir à la marine militaire de Toulon.

Les travaux peuvent enfin commencer : Didion a demandé en mars 1837 sa mise en congé illimitée du corps des Ponts et Chaussées pour se consacrer entièrement à l’entreprise. Il dirige la construction de la ligne, Talabot assurant l’administration générale et la mise en valeur des mines. Une première portion de la voie, Nîmes-Beaucaire, est livrée à la circulation le 15 juillet 1839; la seconde partie sera ouverte un an après, le 1er août 1840.

Leur ouvrage terminé, Didion et Talabot décident, provisoirement, de se séparer. "Le chemin de Beaucaire achevé, l’un de nous deux devient un pléonasme", déclare Charles qui sans désemparer entreprend la réalisation du chemin de fer de Nîmes à Montpellier tout en travaillant à un ouvrage intitulé "Chemin de fer de Marseille de Marseille au Rhône" qu’il publiera avec Talabot en 1842. Didion est nommé ingénieur-en-chef (20 janvier 1841), décoré de la Légion d’honneur (4 avril). L’année suivante, le 10 septembre 1842, il épouse à Marseille une des filles de Joseph Ricard, Marie-Antoinette. Le beau-père ne tarit pas d’éloges: "Monsieur Didion est l’un des hommes les plus aimables que j’aie jamais connus, le caractère le plus heureux... Il est de ma taille (1,74 m), est porteur d’un beau physique". Le ménage réside dans le Midi jusqu’à la mise en service de la ligne Nîmes-Montpellier, en 1845. Cette année-là, Didion est nommé secrétaire du conseil général des Ponts et Chaussées et s’installe définitivement à Paris, avec sa femme et sa fille aînée Lucie-Marie (née en 1843; elle épousera Camille-Alexandre Vernier).

1848 et l’arrêt des grands travaux

Son poste parisien est honorifique, mais ressemble trop à une sinécure pour que Charles s’en satisfasse longtemps. Sa passion ferroviaire reprend vite le dessus, et dès l’année suivante, tout juste promu Officier de la Légion d’Honneur, il entreprend la construction d’une nouvelle ligne, Bordeaux à Cette. Entretemps, la famille s’est agrandie avec la naissance de la seconde fille Thérèse, qui voit le jour à Paris le 16 août 1846.

Le nouveau chantier se heurte vite à des obstacles financiers. Les petites sociétés de chemin de fer qui avaient fleuri un peu partout dans l’enthousiasme des premiers temps, se voient les unes après les autres retirer leurs crédits; la compagnie Lyon-Avignon que dirige Talabot cesse ses activités, Bordeaux-Cette également. Du coup Didion se retrouve sans emploi (novembre 1847). Très brièvement, puisqu’il est aussitôt nommé responsable de la ligne de Paris à la Belgique, en voie d’achèvement.

La Révolution de 1848 aggrave catastrophiquement la situation; les capitalistes méfiants ayant massivement retiré leurs fonds, la construction du réseau s’arrête pratiquement sur tout le territoire. Il faudra attendre quatre ans pour qu’elle reprenne, vigoureusement, sous le gouvernement autoritaire de Napoléon III. Pendant cette période, Charles Didion, qui a réintégré son Corps, est investi d’une mission d’inspection dans le bassin de la Haute-Loire. Nommé inspecteur divisionnaire en avril 1848, il a refusé le Ministère des Travaux Publics proposé par le général Cavaignac, chef du gouvernement, son camarade d’école. Chargé de réorganiser les travaux publics de toute une région, il accomplit sa tâche avec efficacité tout en jouant le rôle de conseiller du Ministre pour toutes les questions relatives aux chemins de fer. C’est pour lui l’occasion de mettre en pratique ses idées sociales : "La grande question de la politique à venir, écrit-il alors, c’est l’organisation des ouvriers. Voilà notre vieux groupe saint-simonien justifié pleinement; il deviendra, je l’espère, très utile..."

Le Directeur de la Compagnie d’Orléans

Le coup d’Etat du 2 décembre 1851 avait rétabli la confiance de la Bourse et ramené les capitaux enfuis. Louis-Napoléon, prince-président s’apprétant à devenir empereur, décide la reprise à grande échelle du programme ferroviaire, bénéficiant enfin de l’aide massive de l’Etat. Ses visées militaires - le transport des troupes aux frontières - rejoignent les préoccupations des saint-simoniens qui trépignent d’impatience : Talabot et Pereire mènent alors en faveur du rail, une formidable campagne de presse dans La Revue des Deux Mondes. En 1852 se constituent, par fusion des lignes existantes, les grandes compagnies de chemin de fer qui subsisteront jusqu’en 1938, date de création de la S.N.C.F. Charles Didion est nommé à la tête de la nouvelle Compagnie d’Orléans dont le réseau développe à cette époque près de 1.500 kilomètres sur tout le Centre et l’Ouest de la France, de Paris à Bordeaux en passant par Orléans, Nantes, Tours et Poitiers. Didion la dirigera jusqu’à sa mort en 1882; son réseau aura alors triplé, atteignant une longueur totale de 4.500 kilomètres.

Pendant ces trente ans, Charles Didion se consacre totalement à son entreprise. Il est resté en relation étroite avec Paulin Talabot, directeur général - également depuis 1852 - de la Compagnie Lyon-Méditerranée (qui deviendra en 1857 la célèbre P.L.M., Paris-Lyon-Méditerranée). Les deux amis, reprenant leur collaboration interrompue depuis l’époque de Nîmes-Beaucaire, tiendront avec leur camarade Franqueville, le directeur général des chemins de fer, un rôle capital dans le développement ferroviaire français sous le Second Empire et des débuts de la Troisième République: "On peut dire avec raison, écrira-t-on, qu’aucune mesure n’a été prise, qu’aucune réforme n’a été faite dans l’organisation des chemins de fer en France, qui n’ait été, à des degrés divers, l’œuvre commune de ces trois maîtres."

Didion, inspecteur général des Ponts & Chaussées depuis 1857, est en 1864 promu Commandeur de la Légion d’Honneur. La guerre de 70 lui donne d’importantes responsabilités : la Compagnie d’Orléans est chargée d’acheminer les soldats de l’armée de la Loire (sous Bourbaki et Aurelle de Paladines) vers les champs de bataille de Chateaudun, Beaune-la-Rolande, Patay, le Mans (octobre 70 à janvier 1871). En décembre, le gouvernement Freycinet, ayant décidé d’envoyer l’armée de Bourbaki au secours de Belfort assiégé, demande à Didion de prêter ses wagons à la P.L.M. ; l’opération est un échec, car l’encombrement des voies, la présence de l’ennemi rendent le transport interminable et l’effet de surprise complètement manqué... C’est en 1876, à soixante-treize ans, que Charles quitte enfin la direction de la Compagnie. Profitant de sa nouvelle liberté, il consacre ses dernières années à des tâches intellectuelles très éloignées de son métier : la botanique, et surtout la linguistique, science nouvelle que la France, après l’Allemagne, commençait à découvrir. Il apprend le sanscrit, lit la Baghavad Gîta dans le texte malgré une maladie qui menace dangereusement sa vue. Le 26 Janvier 1882, il meurt à Paris dans son appartement de la rue Boissy d’Anglas.

 

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